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Les détectives de la Belle Époque

Mis à jour : janv. 28


A l’aube du XXe siècle le crime hante les consciences. Le détective privé s’impose tout naturellement comme une figure emblématique.

Si la profession n’est pas neuve, elle accède alors, portée par le climat d’inquiétude et le succès prodigieux du roman de police, à une étonnante vitalité.

Un article inédit de Dominique Kalifa présenté par Philippe Artières.


Vidocq, licencié de la « Sûreté », fonde en 1833 une agence de renseignements commerciaux pour protéger ses contemporains contre les chevaliers d’industrie qui prolifèrent, à la faveur de la fièvre spéculative de la monarchie de Juillet.


Aux États-Unis, d’autre part, Allan Pinkerton, véritable inventeur d’une agence de police privée dès le milieu du XIXe siècle, qui est très vite la source d’inspiration de toute une littérature populaire américaine sur les détectives, rapidement traduite en France (et qu’appréciait en outre beaucoup Dominique Kalifa).


A l’aube du XXe siècle le crime hante les consciences de la Belle Époque et l’on assiste, dans la surenchère quotidienne de campagnes de presse tonitruantes, à l’émergence d’une véritable psychose d’insécurité.


Faits divers sanglants lourdement mis en scène par des journaux aux aguets, exploits des « apaches », maîtres du pavé parisien, ultimes soubresauts des « bandits tragiques » de l’anarchie, la France s’alarme, citadelle assiégée par les hordes de l’« armée du crime ».


On s’inquiète, on vitupère, on interpelle à la Chambre.



Dans ce contexte, le détective privé s’impose tout naturellement comme une figure emblématique. Si la profession n’est pas neuve, elle accède alors, portée par le climat d’inquiétude et le succès prodigieux du roman de police, à une étonnante vitalité qui la sort du ghetto honteux où l’avait enfermée Vidocq, le premier détective de notre histoire.


C’est en effet l’ancien bagnard, devenu chef de la Sûreté, que l’on salue aujourd’hui comme le « patron » des privés. Ce personnage équivoque avait créé, après son renvoi de la Sûreté en novembre 1832, l’embryon de ce qui deviendra le Bureau des renseignements universels, destiné à « délivrer le commerce des escrocs qui le dévalisent ».


Mais l’agence, compromise dans des affaires douteuses et en butte à l’hostilité constante de la police officielle, fut impliquée dans des procès retentissants qui, malgré les succès de Vidocq en justice, précipitèrent sa liquidation juste avant la révolution de 1848.


Le « pacha de la rue Vivienne », que le Vautrin de Balzac allait faire entrer dans la légende, avait cependant fait école, entraînant derrière lui une concurrence souvent suspecte. « Prince des détectives »,


Vidocq ne s’est pas contenté d’inaugurer en France la police privée, il l’a marquée d’un double sceau : une orientation explicite vers le domaine du renseignement commercial ainsi qu’une déplorable réputation. Après avoir contaminé l’institution policière, le « syndrome Vidocq » vint jeter le discrédit, et pour longtemps, sur une profession décidément suspecte.

Pourtant, c’est du monde anglo-saxon que provient l’influence décisive, celle qui impose le terme, la profession et ses archétypes. D’une Angleterre, bien sûr, où la faiblesse des institutions étatiques, l’exaltation des principes civiques et la très forte supériorité dont jouit l’entreprise privée firent longtemps obstacle à l’émergence d’une police officielle, considérée comme un risque inadmissible de limitation de la liberté individuelle.



Mais aussi d’une Amérique qui imposa la figure légendaire d’Allan Pinkerton, fondateur, au début des années 1850, de la North-Western Police Agency. Quelques réussites spectaculaires (espionnage en faveur de l’Union durant la guerre civile, arrestation du célèbre bandit John Reno) permirent à l’Agence de prospérer rapidement et de devenir le principal service de police des États-Unis jusqu’à la création du FBI en 1908.


Sa devise, « We never sleep », son emblème, le fameux Private Eye, furent bientôt mondialement connus.


Surtout, Pinkerton sut insuffler à son agence sa dimension de prestataire de services du capital. Surveillance et gardiennage dans les trains, les banques ou les industries, espionnage syndical, intervention dans les conflits sociaux, constituèrent vite l’essentiel de ses activités.


On estime que, dans le dernier tiers du XIXe siècle, l’Agence brisa plus de 125 grèves. Ce n’est qu’après l’incident Homestead en 1892, affrontement sanglant entre hommes de main de Pinkerton et ouvriers en grève, que l’Agence décida de ne plus intervenir dans les conflits du travail.


En 1900, plus puritaine et plus prudente, l’entreprise Pinkerton est devenue une gigantesque multinationale du gardiennage, « institution » et référence suprême en matière de police privée.

Le renom prestigieux de Pinkerton, la vogue du roman policier, portée par le succès des œuvres d’Émile Gaboriau et par la figure archétypale de Sherlock Holmes que Conan Doyle a créée en 1887, accélérèrent en France l’essor des premières agences de détectives.


La profession, dès lors, évolua rapidement des affaires strictement commerciales à l’enquête de « police privée ».

Dès le Second Empire s’étaient en effet multipliées des agences de renseignements commerciaux qui publiaient des répertoires de références (type d’entreprise, fondation, capital, antécédents, cote de crédit) ou vendaient des informations sur telle entreprise particulière.


La complexité croissante des structures économiques, l’accroissement de la production et de la valeur des biens, le passage à une « propriété privée de masse », rendaient en effet l’univers commercial plus vulnérable. Et la police avait, en ce domaine, perdu son rôle de confident.


Dans ces affaires délicates relevant de la sphère du privé, on craignait l’éclairage cru de l’institution policière, l’infamie de l’enquête, de l’instruction ou du procès. « Il est des situations trop inextricables qui ne peuvent être débrouillées qu’au privé », conclut à ce sujet le détective Mirval[1].

Mais de l’enquête commerciale à l’enquête confidentielle, du renseignement sur l’entreprise à la surveillance de la personne, il n’y a qu’un pas, vite et tôt franchi.



Rapidement, les agences commerciales en vinrent à proposer à leurs clients des services plus « intimes ». Enquêtes de moralité, de santé ou de solvabilité bien sûr, mais aussi surveillances et filatures pour divorce ou suspicion d’adultère, surveillance d’employés, de domestiques ou « missions de confiance ».


Si l’on préserve encore les formes en affirmant ne s’occuper que d’affaires ayant un but « moral et préservateur », bien des petits notaires se sont déjà mués en as de la « filoche ». Et les plus grandes des « maisons de confiance », les Guayrard-Baux, les Gorgeon ou les Seyer, ajoutent à la liste de leurs activités « renseignements intimes au moyen de surveillances quotidiennes ».

Des 1891, date d’apparition de l’Agence spéciale de police officieuse de Louis Féau, se dessine en effet un mouvement irrésistible.


Les agences nouvelles, alors même qu’elles continuent d’investir massivement le champ traditionnel du renseignement commercial, affichent une spécificité plus « policière ».


L’heure, il est vrai, est à l’enquête de police.


Au souci commercial de diversifier ses activités s’ajoute une passion effrénée pour l’enquête à un moment où la société française, éperdument éprise de littérature policière et de faits divers, croit vivre une insupportable crise de la répression.


Du « renseignement » on passe aux « recherches », puis à la « police », privée ou officieuse. Aux vieilles « maisons de confiance » se substituent progressivement les appellations plus suggestives d’« office général de recherches », d’« agence policière privée », d’« académie parisienne de police officieuse » ou d’« agence centrale de police privée ».


Déjà, de premières appellations fantaisistes envahissent le marché, telles Le Lynx dès 1892 ou L’Œil du Maître en 1910, qui préfigurent l’apparition de l’inimitable Harris en 1920 : « Il voit tout, entend tout, nul ne s’en doute. Harris, détective privé, débrouille tout, surveille tout, recherche tout, renseigne tout. »


Le terme de détective ne s’impose pourtant que tardivement et de façon encore timide, se détachant difficilement de son origine britannique.


C’est dans ce sens d’« agent de police » qu’il apparaît en 1888 dans le supplément du Grand Larousse universel et que l’Académie française l’entérine en 1935 : « Mot emprunté de l’anglais. Agent de police employé à un service de recherches. » Mais le terme, affublé de son qualificatif de « privé », a depuis longtemps réalisé sa percée.


Dès 1903 l’ancien chef de la Sûreté Goron a ouvert, rue de Berry, son Détective Office et, en 1913, l’enquêteur Souvras s’est, le premier, présenté sous l’étiquette « détective privé ».



Le roman policier ne s’y est pas trompé, et l’on peut lire dès 1912 dans une aventure de Fantômas : « Ce qualificatif, qui désigne à l’étranger des professionnels de la police, s’applique chez nous aux policiers privés » [2].


Le terme est lancé. Porté par l’immense prestige des héros anglo-saxons, il acquiert son autonomie juste avant la guerre et s’impose alors rapidement. Ils seront légion, en 1918, à se proclamer « détectives privés ».

En 1913 plus de 50 agences ou particuliers disputent à Paris un fructueux marché de la sécurité [3].


Ils n’étaient que 7 en 1890 et l’essor est constant, à peine troublé par la Grande Guerre.


En 1920 on en dénombre plus de 60 pour la seule ville de Paris.


Prolifération d’autant plus rapide qu’aucun texte législatif ne réglemente, avant 1942, leur existence .


Mais l’essor quantitatif, s’il est incontestable, ne doit pas cacher la très grande instabilité du métier. Rares sont les détectives qui s’installent durablement sur le marché. Car la concurrence est âpre et les plus petits qui, portés par l’euphorie de l’enquête ou la lecture de quelque roman bien ficelé, tentent leur chance un an ou deux disparaissent souvent en silence.


Pourtant, il convient de signaler de remarquables réussites.


Certaines vieilles et prestigieuses « maisons de confiance » réussissent pleinement leur adaptation aux nouvelles conditions du marché.


Ainsi l’Agence commerciale et industrielle, fondée en 1860 par un ancien magistrat, devient en 1897, signe des temps, l’Agence générale de recherches et connaît un brillant essor.


Les maisons Mazier et Ragonneaux, fondées elles aussi sous le Second Empire, témoignent, à un niveau plus modeste, d’une évolution similaire.



Quant aux nouveaux venus, plus « policiers », ils se distinguent par quelques itinéraires spectaculaires, comme ceux de Jaume ou d’Eugène Villiod.

Ancien inspecteur de la Sûreté, Jaume monte son cabinet en 1897 et centre rapidement sa stratégie sur une collaboration active avec les grands quotidiens.


Durant l’été 1906 l’affaire de Châtenay (la disparition énigmatique d’un abbé et l’hallucinante fièvre de l’enquête qui en résulte) lui fournit un remarquable tremplin.


Les journaux populaires menaient en effet, tambour battant, une série d’investigations tous azimuts.


S’adjoindre les services d’un « privé » leur sembla une aubaine inespérée.



Jaume confie d’abord ses impressions au Petit Journal qui publie le portrait de « l’un des plus fins limiers de la Sûreté parisienne ». Puis il s’attache au Matin qui lui confie une enquête parallèle, le propulsant ainsi sur le devant d’une scène qui enflamme l’opinion.


Et qu’il commence par faire fausse route, qu’il multiplie errements et rétractations n’empêche pas le quotidien de claironner un peu vite, une fois le brave abbé retrouvé à Bruxelles où il était allé rejoindre sa maîtresse : « C’est l’inspecteur Jaume, le Sherlock Holmes parisien, qui découvrit alors la vérité et l’indiqua à nos lecteurs. »


Dès le mois de novembre Le Matin le rappelle comme feuilletoniste cette fois-ci, et Jaume livre alors au quotidien de Bunau-Varilla une énième version de la malle à Gouffé .


Au-delà de la manne publicitaire, l’anecdote met l’accent sur les relais qui unissent alors, dans cette frénésie d’investigations, détectives et reporters.

Il est difficile de dire si Eugène Villiod fut, comme il le prétend, un maître détective, mais sans doute faut-il lui reconnaître un prodigieux sens des affaires qui lui permit, en pionnier inventif, d’investir un marché de la sécurité en pleine expansion.


Ses innombrables publications, l’essor et l’étonnante longévité de son agence, en font sans conteste le personnage phare du monde des détectives de la Belle Époque. Ancien agent de la Sûreté, Villiod commence modestement sa carrière en 1899 dans une officine spécialisée dans les affaires de divorce et de renseignements commerciaux.


Très vite, pourtant, il sait passer à la vitesse supérieure. Créant l’Agence policière privée, dont il se bombarde directeur, il diversifie ses activités, ouvre des « succursales » à l’étranger, recourt massivement à la publicité et compose une imposante « œuvre criminaliste ».


Des Plaies sociales à La Machine à voler, en passant par Les Bandes noires ou La Pègre, ses ouvrages, s’ils ne brillent guère par leur sens de la nuance, deviennent vite d’excellents atouts publicitaires.


Complétant son dispositif par la création d’une éphémère Ligue de la sécurité publique, des réclames dans d’innombrables magazines et le lancement de la très célèbre affiche de Cappiello L’homme à la clef, Villiod, devenu directeur d’une Administration de police privée, peut alors se prétendre « première maison de France et de l’étranger ».


La guerre ne brise ce prodigieux essor que pour un temps. En 1920, l’Institut Villiod déclare un capital de 3 millions de francs et la publication, en 1921, d’une série de vingt fascicules, Mémoires de Villiod, détective privé, assure son entrée dans la légende.

Surtout, le discours de Villiod a fait mouche. On ne manque plus d’arguments pour affirmer l’impérieuse nécessité de la police privée.


La dénonciation de la « marée montante du crime », thème central d’un discours sécuritaire déjà très lisible dans la France de l’entre-deux-siècles, est alors à son apogée.



Pas un jour ne se passe sans que la presse, inlassable pourvoyeuse de crimes terrifiants,


la Faculté, déchirée par les querelles d’une criminologie naissante, ou la Chambre ne fassent état, chiffres à l’appui, de l’effroyable dégénérescence des mœurs et de l’impunité dont jouissent les criminels. Affligée de rivalités internes, alourdie par le clientélisme politique, le formalisme bureaucratique ou le manque de moyens, la police est jugée incapable de contenir l’avancée spectaculaire d’une « armée du crime » qui marche unie et recourt aux techniques les plus sophistiquées.


Dès lors s’impose « la nécessité presque absolue de la profession de détective privé ».

Loin des tracas administratifs, des procédures contraignantes ou des hiérarchies encombrantes, au courant des habitudes de la pègre et des moindres ficelles du métier, le privé affirme, dans un climat de libéralisme triomphant, son éclatante supériorité.

« Agir librement, se décider vite, tel est le secret de la supériorité incontestable du détective privé sur la police officielle », commente un manuel à l’usage des apprentis détectives.

Il n’est guère surprenant que, dans ce contexte exalté, chacun ait rêvé de devenir détective.


Étonnamment disparate, l’univers des privés associe avocats déclassés, militaires retraités ou amateurs éclairés.


Une Mme Gilbert fait même, en 1908, une timide et éphémère apparition.


C’est pourtant la société policière, dans toute sa complexité, qui offre aux privés le plus riche vivier de recrutement. Rares cependant sont ceux qui abandonnent volontairement leur place. La reconversion dans la police privée n’est souvent qu’un complément de retraite, voire un pis-aller pour des fonctionnaires instables, au terme d’un long conflit avec l’administration.


Mais qu’importe la formation, soulignent les manuels de police privée, à quoi bon l’inutile bagage de connaissances mortes lorsque suffit l’attention en éveil, le sang-froid, l’intuition, le flair. En un mot l’« œil américain ».

Pourtant, malgré le désir d’être une authentique « police parallèle », les détectives ne furent souvent que des commis temporaires, engagés à la petite semaine ou naviguant au gré des affaires, sans garantie de salaire ou d’emploi et liés aux basses besognes de la « brigade des cocus ».


La traditionnelle enquête de moralité, les filatures pour divorce ou adultère, constituèrent souvent l’essentiel de leurs activités. Si la pratique du divorce, que la loi a rétabli en 1884, reste rare, « avoir les idées claires n’engage à rien », affirme Ernest Lépine, qui propose son concours « avant le mariage, pendant le mariage, après le divorce » ! Confesseur et médecin social, le détective déploie ses activités au cœur d’une famille devenue le théâtre principal de la vie privée et qui lui offre, des affaires de succession aux enquêtes matrimoniales, un champ d’action privilégié.


Le marché, toutefois, tend à se diversifier. Affaires de disparition, protection contre le chantage ou lettres anonymes font leur apparition. On publie des listes d’objets volés, avec offre de récompense, qu’on place chez les bijoutiers, les horlogers ou… les receleurs.


Le développement du tourisme inspire les plus inventifs qui proposent rapidement des services adaptés : « guider et faire visiter Paris aux étrangers », assurer des « filatures dans les villes d’eaux, bains de mer, villégiatures mondaines », devenus les hauts lieux de l’adultère bourgeois.


Certains transfuges policiers, restés proches de la « grande maison », continuent parfois d’émarger aux fonds secrets. Bref, dans un marché difficile où la concurrence est rude, on fait feu de tout bois. Si discrétion et célérité s’imposent comme les vertus cardinales de la profession, la surenchère sévit dans la qualité des prestations.


On affirme sa vocation nationale ou internationale, des « agents spéciaux et sûrs dans toutes les villes et communes de France », voire des « correspondants dans toutes les villes du monde », mieux encore, des « correspondants partout ». On travaille « de jour et de nuit dans tous les milieux », livrant des « rapports journaliers heure par heure, minute par minute, relatant heure par heure, minute par minute, les faits et gestes des personnes surveillées ».


La réalité est certes plus prosaïque. Loin des héros de roman, les détectives de la Belle Époque furent, dans leur immense majorité, des tâcherons du renseignement, margoulins aux souliers éculés et aux allures de représentant de commerce, sans formation ni qualification, et parmi lesquels se glissaient nombre de brebis galeuses.

Car l’essor de la profession fut si remarquable en cette période que beaucoup s’en alarmèrent, à commencer par les mieux établies des « maisons de confiance », inquiètes d’une concurrence difficilement maîtrisable.


En 1886, en 1898, puis en 1913, des projets de loi sont déposés à la Chambre. On y dénonce les aigrefins, les officines louches qui mettent leurs clients en coupe réglée, on réclame des garanties, une réglementation, un statut. Il est vrai que les agences peu scrupuleuses se sont multipliées et que certains procédés sont singuliers : rapports anodins pour faire cesser l’enquête et vendre à meilleur compte les renseignements authentiques, chantage et extorsion de fonds, divorce à la carte grâce à de jeunes gens expérimentés que l’on fournit aux maris pressés de se débarrasser de leur épouse.


La littérature, vaudeville en tête, s’empare allègrement de ces personnages équivoques et le roman policier lui-même, qui préfère les figures plus françaises du policier, de l’aventurier ou du reporter, prête au détective une forte charge négative.


Décidément, l’ombre de Vidocq n’en finit pas de peser sur la profession.

Pourtant, dans les années qui précèdent la Grande Guerre, la police privée semble avoir atteint l’âge adulte. Si certaines agences ont cherché, un peu trop vite, à s’émanciper de la traditionnelle enquête commerciale dont elles étaient issues, les plus grandes tendent à conjuguer, dans leur souci de diversification, intérêt des familles et intérêt du capital.


Renseigner sur la nature ou la santé des entreprises, ficher employés ou demandeurs d’emploi (parfois même avec casier judiciaire et photographie) continue de représenter une part substantielle des activités.


Si, contrairement à la pratique pinkertonienne, la police privée n’est pas intervenue dans les conflits du travail, la prestation de services pour l’entreprise semble constituer un horizon idéal. Seuls les plus grandes agences peuvent cependant y prétendre ; à défaut, on peut toujours tenter de s’attacher au service des hôtels qui entretiennent à grand frais des services de police privée.


Certains, comme Villiod, eurent des projets plus ambitieux. Après avoir constitué un Centre de documentation pour lutter contre les « bandes noires », négociants ou courtiers marrons, il obtint du Syndicat de l’industrie hôtelière la charge de protéger sa clientèle.



L’agence rivale Calchas et Debisschop devint, en 1912, correspondante de l’American Bankers Association, titre qui avait, pour un temps, assuré la fortune de Pinkerton.


A terme, on trouve bien sûr la création de sociétés de surveillance et de gardiennage. Dans le contexte de psychose insécuritaire qui s’épanouit alors, le marché était porteur. Mais la question posait en termes plus délicats les relations avec l’institution policière. Elle agita, des 1906, le Conseil municipal de Paris, qui proposa, notamment, de créer un corps de gardiens de nuit à la charge des locataires.


L’idée était de saison ; en Belgique, la prolifération des agences de détectives avait débouché sur la création, en 1907, d’une Garde maritime, industrielle et commerciale, commanditée à Anvers par la holding Société générale et, en Allemagne, une fédération regroupait en 1910 plus de 40 sociétés de surveillance. En France même sont attestés, des 1903, les « Serenos » de Béziers, policiers veilleurs de nuit, et les projets parisiens de 1906-1907 donnent naissance aux premières sociétés privées de surveillance.


Le projet gouvernemental de 1908 sur l’abolition de la peine de mort a en effet mis le feu aux poudres et les campagnes anti-abolitionnistes accentuent la psychose d’insécurité.


En octobre 1908 la Ligue de protection sociale, fondée par un ancien préfet pour lutter contre le projet, préconise, dans un « Appel aux honnêtes gens », l’organisation de compagnies de volontaires de la sécurité publique.

Ainsi voit-on La Garde de nuit, l’Union générale française pour la protection et la défense des individus et de la propriété ou Les Vigiles parisiens organiser des patrouilles nocturnes, de 22 heures à l’aube, pour protéger immeubles et commerces abonnés ou escorter les braves gens terrorisés par les apaches.


A Lille, une entreprise, Sécurité personnelle, met, dès 1909, douze vigiles armés de cannes au service des bourgeois apeurés.


Le mouvement est lancé et, s’il suscite encore réserves et débats, il apporte un second souffle aux pratiques de la police privée.

Mais ce n’est qu’en 1926 qu’est créé, avec l’accord de la Préfecture, la Société parisienne de surveillance, première entreprise d’envergure et qui bénéficia longtemps d’une situation de quasi-monopole.

Marché en expansion, le « marché de la peur » sut-il se révéler lucratif ? Aux antipodes du modèle holmésien, hostile par nature aux mercantis du professionnalisme, les détectives ne négligèrent pas de copieux honoraires, mais la majeure partie d’entre eux vécurent chichement d’un métier qui nourrit rarement son homme.


Reste bien sûr, mais en doutait-on, que les tarifs pratiqués limitaient la clientèle à une classe dirigeante soucieuse de son image ou à une bonne bourgeoisie active et anxieuse.

Portée par tout un horizon d’attente, la police privée connut, en cette Belle Époque inquiète et affairée, son premier âge d’or. Loin du héros sombre et mythique qu’inventeront plus tard le roman noir et Hollywood, le privé est pourtant devenu une figure familière. S’il marque les débuts d’un processus de privatisation et de diversification du contrôle social, il annonce également l’entrée dans l’« ère du soupçon ».


Fièvre de l’enquête, passion de l’indice, philosophie du doute et de la suspicion s’y conjuguent en un véritable mode de pensée. « Ne vivez pas dans l’incertitude, le mystère, le mensonge ou la fraude, car vous pourriez succomber ou vous laisser enchaîner pour toujours. Surtout, n’ayez aucune confiance dans votre perspicacité personnelle », écrit sans ironie le détective Mirval. Discours d’autant plus inquiétant qu’il fait écho aux désirs de répression accrue, aux appels à la justice privée ou à l’autodéfense qui s’épanouissent par ailleurs.


La prolifération des agences de détectives et l’émergence, plus discrète il est vrai, de sociétés de surveillance, témoignent, en termes concrets, de cette dégradation du lien social où se déploie l’obsession sécuritaire.


Au cœur d’une société qui se plaisait tant à agiter les fantasmes de la transgression, les premiers privés furent aussi les acteurs privilégiés d’une scénographie de l’ordre social en péril.

Par Dominique Kalifa Notes 1. Henry (Mirval) Détective, Manuel de police privée, Chez l’auteur, vers 1920. 2. P. Souvestre, M. Allain, Le Voleur d’or [une des innombrables aventures de Fantômas], Robert Laffont, 1988, p. 998. 3. Estimation réalisée à partir de l’Annuaire-Almanach du commerce, de l’industrie, de la magistrature et de l’administration, Firmin Didot-Bottin. 4. L’affaire de la « malle à Gouffé » a eu un grand retentissement dans la presse tout au long de l’année 1889. Elle débute par la disparition de Toussaint-Augustin Gouffé, huissier de justice à Paris, suivie de la découverte d’un corps et des débris d’une malle près de Lyon. L’enquête aboutit à l’arrestation d’un couple : Michel Eyraud est guillotiné et Gabrielle Bompard condamnée aux travaux forcés pour vingt ans. 5. R. Morton, Comment on devient détective, La Nouvelle populaire, 1909. Les « privés » et la loi La profession de détective privé échappa longtemps à tout cadre juridique précis. Le premier texte qui lui est consacré date en effet de 1942. « Réglementant l’exercice de la profession de directeur et de gérant d’agence privée de recherches », la loi se contentait cependant d’exiger la nationalité française et l’absence de condamnation et interdisait aux policiers retraités ou démissionnaires, qui devait obtenir une « autorisation écrite du ministre secrétaire d’État à l’Intérieur », de faire état de leur ancienne fonction. L’article 1.2 excluait expressément les Juifs de la profession (loi n° 891 du 28 septembre 1942). Si le retour à la légalité républicaine abolit en juin 1944 les mesures discriminatoires, il faut attendre 1977 pour que soient précisées les conditions d’exercice de la profession. Un décret oblige alors toute nouvelle agence à « déclarer l’ouverture à la préfecture du département susceptible d’entraîner une confusion avec celle d’un service public et notamment avec celle du service de police » (décret n° 128 du 9 février 1977). Mais ce n’est qu’en 1980 qu’une loi vint modifier celle de 1942. Ouvrant la profession aux « ressortissants d’un État membre des communautés européennes », elle réaffirme les dispositions de 1977 et en précise les modalités d’application (loi n° 1058 du 23 décembre 1980 et décret n° 1086 du 8 décembre 1981). Le prix des services Comparé aux tarifs des grandes agences commerciales, qui avaient mis au point d’avantageux systèmes d’abonnement, faisant osciller le prix du « renseignement isolé » (valeur des biens, cote du crédit, solvabilité) entre 1,50 et 2 francs, le « renseignement confidentiel » était cher. Pour tout savoir sur ses employés il en coûtait en moyenne 6 francs par tête, mais des tarifs dégressifs étaient consentis aux grosses sociétés. Pour une filature, une enquête matrimoniale ou un constat d’adultère, dont le coût dépend des habitudes et du train de vie des personnes filées, les écarts étaient énormes, de 10 à 20 francs par jour. Mais la pratique du forfait se généralisa et en stabilisa le prix autour de 15 francs par jour. Quant à faire surveiller son immeuble ou son commerce par une société de gardiennage, il en coûtait un abonnement mensuel pouvant varier entre 5 et 20 francs. La tendance cependant se dessina à la baisse, compte tenu de la prolifération des agences, de l’âpre concurrence qu’elles se livraient et de la forte instabilité de la profession.

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